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"Un Poète a le droit de réfléchir"

La Croix, 19-20 avril 1998
Par J.-F.Bouthors


Le regard que porte Francis Bebey sur L'Afrique est acide. Il est temps, pense-t-il, que les Africains songent à travailler pour bâtir leur indépendance

Comment regardez-vous l'Afrique aujourd'hui ?

FB : La chanson qui donne le nom de mon dernier disque s'appelle Dibiyé. Cela veut dire l'intelligence, mais pas n'importe quelle intelligence. On dit en Afrique que l'homme qui est intelligent doit avoir un peu de ruse dans sa tête. Sinon son intelligence ressemble à celle du lézard qui hoche toujours la tête pour dire oui. Il dit oui, et en général il n'a rien compris. Dibiyé c'est cela, ne pas hocher la tête quand on n'a rien compris. Depuis quarante ans l'Afrique hoche la tête et elle n'a rien compris.

Vous êtes sévère.

FB : Parce que j'aime l'Afrique, parce que je pense qu'elle aurait pu, qu'elle peut se débrouiller mieux. Il ya des gens qui n'ont pas compris que la véritable indépendance, ce n'est pas la belle maison et les belles voitures que l'on possède mais qu'elle réside dans le travail de la population. Il faut bâtir une économie pour gagner - à force de travail - l'indépendance qu'on nous a octroyée.

C'est une réponse étonnante de la part d'un poète, qu'on imagine plutôt cigale que fourmi donnant des leçons d'économie.

FB : Oh, je ne fais pas de leçon d'économie, mais j'ai compris que si les Africains ne se dotent pas d'une économie suffisamment forte, ils resteront des mendiants. Et lorsqu'on mendie, on n'est pas indépendant. Vous savez, un poète a le droit de réfléchir.

Dans votre dernier roman, L'Enfant Pluie, vous évoquez la nécessité pour l'Afrique de rentrer dans le temps.

FB :
Oui, pour nous les Africains, le temps ne passe pas. Il est comme l'eau du fleuve qui passe mais est toujours là. Aussi il n'est pas mportant pour nous d'être présent à un rendez-vous. Ce qui compte, c'est que l'on puisse un jour se rencontrer. Aujourd'hui, demain après-demain... Mais précidémment, nous ne pouvons pas en rester là. Il faut que les Africains se convertissent au temps de la montre suisse. Sinon nous aurons beaucoup de problèmes. Parce que la conscience du temps qui s'écoule, c'est ce qui fait la force de la civilisation européenne. Votre civilisation est certes fragile, mais très forte cependant, parce qu'elle respecte le temps.

Sommaire des interviews :

"Un Poète a le droit de réfléchir"
: interview in La Croix, 19-20 avril 1998.

Francis Bebey - Dossier in Parole et musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs d'enfance "
"Echos d'un temps englouti"
"Débuts d'une passion"
"De la guitare à la chanson"
"Au carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."

La revue de presse

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