"Au carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."
Extrait
du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981
Tu
n'as pas une espèce de honte à chanter une "chansonnette"
après un poème de Senghor ?
FB : Ah non, pas du tout ! Au contraire, même. Comme je n'ai
pas honte, non plus, de dire un poème de Senghor tout de suite après
avoir joué "Jésus, que ma joie demeure" ! Et puis,
c'est ça qui me représente, moi je suis ça ! L'Africain
d'aujourd'hui est au carrefour de plusieurs cultures. Nous, Africains d'aujourd'hui,
nous le portons en nous, nous sommes le dialogue Nord-Sud avant la lettre
!
Qu'est-ce que tu veux, Descartes, je connais. Mais Birago Diop aussi, et
au-delà de Birago Diop il y a le vieux proverbe que j'ai la chance
de connaître aussi. Si je ne dis que l'un sans dire l'autre, je n'ai
donné qu'une partie de moi...
L'Africain contemporain, c'est ce que tu fais avec ta guitare, en bref,
c'est la somme de la rencontre de plusieurs cultures ?
FB : Bien sûr. On nous a imposé une culture extra-africaine,
mais maintenant je suis bien content de l'avoir, cette culture, et je tiens
à l'exprimer comme quelqu'un qui la possède réellement.
C'est ça qui est intéressant, c'est ça le monde de
demain, du moins ce qu'il devrait être...
Cette nouvelle culture t'a même sans doute procuré les
clés nécessaires pour mieux faire percevoir la culture africaine
à l'étranger ?
FB : Absolument, ça c'est sûr, mais déjà
à moi-même ! Car, figure-toi, je suis devenu africain en voyant
que je n'étais pas européen !
Tu es sans cesse en tournée à travers le monde, mais curieusement,
en France, tu es à peine connu, alors que tu vis à Paris.
Comment expliques-tu cela ?
FB : Tu sais, je n'y avais pas réellement pensé, précisément
parce que ça allait très bien ailleurs. Il y a des gens qui
sont prêts à me payer le billet Paris-San Francisco et retour
pour me faire jouer dans une très grande salle de deux ou trois mille
places. Et qui le refont...
En France, je crois que les gens aiment surtout LA chanson, et la chanson
française en particulier. Et puis, il faut dire les choses comme
elles sont, ils se déplacent difficilement pour un musicien africain.
Le problème essentiel n'est-il pas celui de l'information ?
FB : Si, en fait je crois que oui. Les gens ne savent pas qui vous
êtes. Ils ne vous ont pas vu à la télé et pas
entendu à la radio, donc vous n'existez pas. [...] Tu sais comment
je joue de la guitare. Quand on ne le sait pas, le disque lui-même
me dessert. A l'écoute de mes disques, les gens qui ne me connaissent
pas pensent que j'ai trois musiciens avec moi, alors ils ne m'invitent pas
parce qu'ils se disent que ça va coûter très cher !
Que de fois on m'a téléphoné pour me dire : "On
aimerait bien vous avoir, mais vous viendriez avec tous vos musiciens ?"
Et je réponds que si c'est pour jouer de la guitare, je joue seul."
Ah oui ? Sur le disque, vous avez des percussionnistes et..." Chaque
fois, il faut dire que je fais tout ça à la guitare, seul.
Parfois, des gens se laissent convaincre et m'invitent, d'autres fois ils
n'y croient pas !!
Ce qu'il faudrait, c'est un passage par-ci, par-là, dans une émission
de télévision, pour que les gens voient ce que c'est ; seulement
les moyens de communication de masse et les musiciens africains, ce n'est
vraiment pas du même bord...
[...]
De toute manière, je continue d'écrire. Des romans, des poèmes
ou des chansons, d'ailleurs, parce que tout cela c'est écrire.
Qu'est-ce que je cherche ? Pas à faire des chansons pour faire des
chansons. Je cherche à entrer en relation avec des gens que je connais
ou pas.
Quand tu parlais de "reportage" à propos de "La
Condition masculine", je me disais que c'est vraiment ainsi que je
ressens la plupart de tes chansons. On ne te retrouve pas vraiment dedans,
il s'agit plutôt de peintures de situations ; contrairement à
ce que l'on trouve généralement dans la chanson en France,
où c'est souvent le "je" qui parle...
FB : Moi aussi, j'ai un "je", bien sûr, mais c'est
un "je" collectif. C'est toute une éducation. Chez moi,
on ne dit pas "ma" mère quand il y a plusieurs enfants,
mais "notre" mère. Il n'y a pas un enfant qui se permettra
d'employer cette forme possessive. Du coup, quand je dis "je",
je sens qu'il y a d'autres gens derrière, et c'est très utile
pour moi, dans la vie, parce que même quand je ne les ai pas consultés,
je sais qu'ils risquent de partager mon point de vue.
T'arrive-t-il parfois de traduire tes chansons d'une langue à
l'autre ?
FB : Oui, ça m'arrive. En ce moment, justement, je travaille
sur une chanson qui a été écrite en douala. C'est la
conversation que j'ai eue un soir de concert à Vérone avec
la statue de Madona Verona :
- Ecoute, Madona, tu as beaucoup donné à tes enfants de Vérone
; maintenant, fais quelque chose pour nous aussi. Nous, là-bas, en
Afrique, on a besoin d'une belle ville comme ça, avec des gens sympathiques
qui ont de l'argent... Fais quelque chose pour nous.
- Fiche-moi le camp, je ne te connais pas !
- Ecoute, aide-moi...
- Non, tu n'es pas de mes enfants, mes enfants ne sont pas comme toi !
- Mais ouvre mon coeur, tu verras, il est comme celui de tes enfants, il
est plein d'espoir...
- Mes enfants sont blancs, toi tu es noir !
- Qu'à cela ne tienne, Madona, tu ne vas pas me chasser pour ça,
ne m'envoie pas promener parce que, moi, je ne suis pas blanc... Et si,
moi, je n'étais pas noir, comment verrais-tu que tu es blanche ?
Alors, elle s'est tue...
Sommaire
des interviews :
"Un Poète a le droit de réfléchir" :
interview in La Croix, 19-20 avril 1998.
Francis
Bebey - Dossier in Parole et
musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs
d'enfance "
"Echos
d'un temps englouti"
"Débuts
d'une passion"
"De
la guitare à la chanson"
"Au
carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."