Extrait
du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981
Quel
a été ton premier contact avec la guitare ?
FB : L'un
de mes frères aînés avait un banjo et une guitare. Quand
j'ai passé le certificat d'études, il m'a offert son vieux
banjo et j'ai tout de suite aimé en jouer. Et peu à peu, je
lui ai pris sa guitare, je l'ai gardée définitivement en 1947.
(Francis Bebey avait alors 18 ans. ndlr)
Pour en jouer, j'avais trouvé un système qui en faisait une
espèce de guitare hawaïenne : je m'asseyais, je la prenais sur
mes genoux, d'une main je glissais un fer très lisse sur le manche,
et de l'autre je pinçais les cordes ! J'en ai joué comme ça
très longtemps, et je croyais que c'était ça la guitare...
(F Bebey fut très vite considéré comme le meilleur
guitariste de Douala. ndrl)
Et puis un jour, arrivé en France, j'ai entendu à la radio
une musique extraordinaire que je croyais jouée par tout un orchestre,
avec des pianos et tout ; et à la fin, on a annoncé le guitariste
Andres Segovia qui venait de terminer son récital dans un théâtre
parisien. D'abord, je ne l'ai pas cru, j'ai pensé que la personne
qui avait fait cette annonce s'était trompée ; mais le lendemain,
je suis allé chez un marchand de disques demander s'il connaissait
un guitariste du nom d'Andres Segovia, il m'a dit oui et m'a fait écouter
des disques de lui. Je lui ai demandé s'il jouait tout seul et, quand
il m'a répondu oui, alors là j'étais découragé.
Trouver un guitariste qui joue de telle façon que j'imagine qu'il
avait avec lui tout un orchestre, ça m'avait complètement
découragé.
Et puis j'ai cherché, et j'ai découvert qu'effectivement la
guitare était un instrument tout à fait différent de
ce que nous connaissions chez nous.
Et c'est alors qu'à mon premier découragement a succédé
une envie folle d'en faire autant !
Très curieusement, j'ai essayé d'en faire autant, non pas
avec de la musique classique, mais avec du jazz. J'ai acheté des
méthodes, et j'ai séché des tas de cours pour travailler
dans ma chambre. J'ai joué du jazz pendant au moins cinq ans, mais
pas comme le font actuellement les guitaristes de jazz qui jouent la mélodie
et se font accompagner au piano. Non, moi je voulais la mélodie etl'accompagnement
sur la guitare ! Et j'étais arrivé, oui, à un certain
résultat...
A ce moment-là, les choses que je portais en moi se sont toutes éveillées.
Une nuit, à New York, j'ai commencé à faire une grande,
grande musique, très drôle, très très drôle...
Une musique que je joue encore aujourd'hui, qui s'appelle " L'été
du lac Michigan "... Cette musique s'est imposée à moi
avec une force telle que je suis resté pendans des jours, dans ma
chambre à New York, sans jamais sortir ! Je l'ai eue comme on a un
enfant, en 1958.C'était ma première grande pièce pour
guitare...
[...]
A New York, quand cette musique s'est imposée à toi, tu
ne pensais encore qu'à la musique instrumentale ?
FB : Oui, à l'époque je ne m'intéressais pas du
tout à la chanson, j'étais beaucoup plus proche du jazz...
Je ne savais pas que la voix avait une telle importance. Pendant très
longtemps, j'ai considéré l'instrument de musique comme la
chose essentielle ; je ne savais pas que la voix était le plus beau
de tous les instruments.
Comment es-tu donc venu à mettre des poèmes en musique
?
FB : A force d'écouter les musiques des griots, et, en particulier
après avoir écouté un griot voltaïque, lors d'une
mission en Haute-Volta pour l'UNESCO. Il disait des poèmes de telle
façon qu'on avait l'impression qu'il les chantait, mais en fait il
les disait, et je me souviens d'avoir ressenti un assez grand choc en l'entendant,
accompagné d'un orchestre fantastique composé d'une douzaine
de tambours.
Mais ce qui est intéressant, ce n'est pas le moment où j'ai
commencé à mettre des poèmes en musique, mais la façon
dont j'ai commencé à donner vraiment des concerts.
Un jour, le directeur du Centre Culturel Américain m'a invité
à passer une soirée chez lui. J'ai accepté en lui disant
que je viendrais même avec mes deux épouses. Sur le coup, il
l'a pris au pied de la lettre en se disant que tous les Africains étaient
polygames ! mais moi, bien sûr, je pensais à mon épouse
et à ma guitare.
Le soir venu, j'ai joué, et ça lui a tellement plu qu'il m'a
proposé de jouer au Centre culturel ! C'est comme ça que j'ai
donné mon premier concert public à Paris, rue du Dragon...
Les organisateurs avaient bien fait les choses : la salle était pleine.
C'était en 1964 et, depuis, j'ai donné plusieurs centaines
d'autres concerts à travers le monde...
Quels sont tes critères de choix pour les poèmes que tu
mets en musique ?
FB : Le premier, c'est qu'ils doivent être très très
beaux. Le second, c'est qu'ils expriment des choses que j'aurais voulu dire,
mieux que je ne saurai jamais le faire...
As-tu
déjà rencontré les poètes que tu chantes ?
FB : J'ai rencontré Léopold Sédar Senghor au cours
de cocktails ou de colloques ; il s'est montré très encourageant
pour moi et je lui en suis très reconnaissant. J'ai rencontré
Aimé Césaire à différentes occasions, je lui
ai serré la main et dit toute mon admiration, et ça s'est
arrêté là. Avec Bernard Dadié, la rencontre a
été originale, puisqu'il a dit tout le mal qu'il pensait de
ma musique dans un colloque auquel j'étais aussi invité. Depuis,
il a changé, il aime autant ma musique maintenant que j'aime ses
poèmes !
Et puis, il y a Birago Diop. Lui, je l'adore. J'aime tellement ce qu'il
fait que j'avais vraiment envie de le rencontrer. Quand je suis allé
le voir en mars 79 pour lui remettre le disque " Ballades africaines
", je l'ai trouvé dans son cabinet de vétérinaire
à Dakar, et il m'a dit : " Voilà, je suis là.
Je suis là pour soigner des chiens... " Lui qui soigne si bien
les êtres humains, avec ses poèmes...
La musique instrumentale, les poèmes... Et la chanson dans tout
cela ? Avant tes grands succès - " La Condition masculine "
et " Agatha " - tu en écrivais déjà, je crois
?
FB : Depuis longtemps, oui. J'avais déjà fait beaucoup
de chansons dans ma langue maternelle, le douala. Il y avait des choses
comme "Kinshasa", comme "Idiba", des chansons qui ont
connu un grand succès en Afrique quand elles sont sorties. Alors
je me suis dit : "Les gens m'aiment bien, ils sont très gentils
puisqu'ils achètent mes chansons sans même connaître
ma langue ; ce serait peut-être plus loyal si je leur donnais des
chansons en français ?"
Et j'ai fait plusieurs tentatives, "Ouagadougou soleil" entre
autres.
Et puis on est arrivé à "l'année de la femme"
en 1975, et un matin - faisant appel à mon ancien métier de
journaliste - j'ai imaginé un reportage : un couple d'Africains en
cette année 75, avec l'homme très heureux d'avoir sa femme
africaine, docile, aux petits soins pour lui, et la femme qui évoluait,
à qui on venait de dire que c'était l'année de la femme,
que les femmes africaines avaient une condition très difficile, qu'elles
vivaient très mal, et qu'elles ne pouvaient continuer comme ça...
Je me souviens d'avoir plaqué quelques accords à l'orgue,
et puis le reste est venu. C'est comme ça que j'ai fait "La
Condition masculine", comme un véritable reportage... Mais c'est
venu après de nombreuses chansons en douala, de vraies chansons avec
couplets et refrain, que je chante encore parfois dans mes concerts, quelques-unes
du moins...
Est-ce que la chanson existait, sous cette forme, dans la tradition
africaine ?
FB : Non, pas comme ça. La chanson est un genre occidental. Dans
la tradition africaine, il y a du chant, bien sûr, mais pas de chanson.
C'est un genre nouveau pour l'Afrique. Mais on peut trouver des similitudes
: parfois, le chant consiste en la répétition d'une ou deux
phrases musicales, un peu comme le refrain dans une chanson ; d'autres fois,
il y a des formes responsorielles, où le groupe répond en
choeur à une personne seule. Il faut savoir qu'en Afrique le chant
a presque toujours une fonction sociale, il est très rythmé
par exemple quand c'est un chant de travail, parce qu'on sait que le rythme
entraîne au travail...
Tes propres chansons, du reste, ne sont pas gratuites, et elles alternent
le dit et le chanté. Ce sont plutôt des "nouvelles chantées",
comme tu dis...
FB : Oui, c'est le cas de "La Condition masculine" qui était
vraiment un reportage. Un reportage imaginé pour présenter
une situation et qui a tellement bien correspondu à la réalité
que plein de gens ont acheté le disque, et surtout, que plein de
gens, hommes et femmes, ont éprouvé le besoin de donner leur
point de vue sur la chanson ! [...]
Et "Agatha" que toute l'Afrique connaît par coeur ?
FB : Ça, c'est une autre histoire... Tu sais que j'avais écrit
ce petit roman, " Le fils d'Agatha Moudio "[1]. [...] J'ai décidé
de transformer le roman en chanson. [...]
Pour dire les choses comme elles sont, c'est la chanson avec laquelle je
fais connaître le plus la part francophone de mon travail... Quand
je vais dans un pays, même non francophone, cette chanson-là
est tellement entraînante que les gens la chantent avec moi quand
je la leurs sers sur scène. [...] A Bogota, dans une salle de 1.200
personnes où il n'y avait peut-être que cent personnes qui
savaient parler le français, j'ai entendu tous les gens chanter "
Agatha, ne me mens pas " en français ! Ne me dis pas que je
ne lutte pas pour la francophonie !!!
Toi qui as bien écrit une cinquantaine de chansons en français
et plusieurs dizaines d'autres en anglais et en douala, t'arrive-t-il qu'on
te demande de faire seulement un récital de chansons, ou au contraire
seulement un concert " sérieux " de musique instrumentale
et de poèmes, ou encore un concert qui soit la fusion des deux ?
Comment cela se passe-t-il en général ?
FB : En fait, c'est très variable... En Angleterre, à
deux reprises, on m'a demandé en plus de ma musique de jouer celle
de Bach et celle de Villa-Lobos, c'était une condition sine qua non...
En Amérique, c'est beaucoup plus souple : je fais ce que j'ai envie
de faire, je joue en chantant ou sans chanter, en récitant ou sans
réciter. Et puis il y a d'autres pays où ça leur est
parfaitement égal, ou qui ne savent même pas si je chante ou
pas ; ils prennent ce que les gens, en Amérique, appellent parfois
LA guitare de Francis Bebey, tout simplement. Ça m'intimide d'avoir
un label comme ça, mais, bon, on le prend !
Cela dit, [...] il n'y a pas de frontières, il n'y a pas de musique
sérieuse et de musique pas sérieuse. La chanson est une musique
sérieuse, la soi-disant grande musique est une musique sérieuse,
pas parce qu'on a décidé qu'elle est grande, mais parce que
les gens qui la font la font sérieusement. Ce qu'il faut, c'est faire
la chanson sérieusement, elle devient alors une très grande
musique.
[1] Grand Prix littéraire de l'Afrique Noire
Sommaire
des interviews :
"Un Poète a le droit de réfléchir" :
interview in La Croix, 19-20 avril 1998.
Francis
Bebey - Dossier in Parole et
musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs
d'enfance "
"Echos
d'un temps englouti"
"Débuts
d'une passion"
"De
la guitare à la chanson"
"Au
carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."