Extrait
du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981
FB : Je travaillais de 9 h du matin à 6 h du soir pour l'UNESCO
et, au-delà, je restais dans mon bureau pour travailler pour moi.
C'est là que j'ai commencé à écrire beaucoup,
vraiment beaucoup... Des nouvelles, des romans, des poèmes, des études.
Je faisais aussi de plus en plus de musique, et ça débouchait
sur des tas d'articles dans les journaux. Et puis j'ai écrit "
Muique de l'Afrique ", à la suite de quoi on m'a proposé
de prendre la direction de la section musique du département de la
Culture.
Un jour, j'ai pris la décision de quitter l'UNESCO pour vivre de
concerts, de disques, de musique, de chansons et, éventuellement,
des petits romans que j'écrivais de temps en temps.
Tu composais déjà depuis longtemps, en fait...
FB : Oui, en général j'oublie même de le mentionner
parce que ça a toujours fait partie de moi. Mon premier instrument
a été une flûte en pétiole de feuille de papayer[1]
et j'en jouais tous les jours. C'était la première chose que
les enfants du village fabriquaient, l'inconvénient c'est qu'elle
ne durait qu'une journée, le lendemain le pétiole était
tout ratatiné.
Tu avais l'occasion d'écouter de la musique traditionnelle ?
FB : Oui, j'ai surtout écouté les autres... Je me
souviens d'un truc assez extraordinaire... Tu
sais que j'ai été élevé dans une famille de
protestants, de gens soi-disant civilisés, " évolués
", de gens qui ont adopté la religion chrétienne, notre
maison c'était celle du Bon Dieu, c'était chez Dieu... Mais
juste en face, dans le village, habitait un homme qu'on appelait Eya Mouessé
: c'était l'espèce de sorcier du village chez qui les gens
n'aimaient pas beaucoup aller, on disait qu'il était responsable
de nombreux décès dans la région...
Mais cet homme-là jouait d'une musique qui n'avait rien à
faire avec les cantiques, les chorals de Bach, de Haendel, qu'on apprenait
chez nous. Sa musique à lui était faite avec un arc à
bouche ou une petite harpe et il ne la jouait que tard le soir, c'était
ça le truc absolument mystérieux... Les gens disaient : "
Il joue à minuit " - ils voulaient dire au beau milieu de la
nuit parce qu'on n'avait pas de montres - et s'il jouait à minuit,
cela signifiait qu'il conversait avec le diable... Il ne s'agissait donc
pas d'aller l'écouter.
Mais les maisons du village ne fermaient pas, il n'y avait pas de serrure,
pas de cadenas, c'était de simples paillottes en natte de raphia,
et, quand les parents étaient couchés, on allait tous, moi
et les enfants du voisinage, écouter jouer Eya Mouessé ! C'était
très drôle, parce que nos parents ne voulaient pas qu'on écoute
sa musique, évidemment très africaine, traditionnelle, parce
que, pour eux, c'était de la musique d'un autre monde, d'un temps
passé, et puis aussi, bien sûr, parce que c'était la
musique avec laquelle il communiquait avec le diable...
Quand ils apprenaient qu'on était sorti la nuit, on attrapait tous
de belles raclées, mais on recommençait... C'est comme ça,
étant enfant, que je me suis rendu compte qu'il existait bien une
musique africaine, qu'il y avait autre chose que ce qu'on nous apprenait
à l'école - " France, chère patrie ", etc
-, autre chose que les cantiques de l'église.
Mais tout cela a été assez flou dans ma tête pendant
longtemps. Je ne savais pas de quel côté se trouvait la vérité
: je savais que la musique des cantiques était très harmonieuse
et je savais que l'autre musique était beaucoup plus difficile d'accès,
mais je la comprenais, sans pour autant savoir l'exprimer comme le faisait
Eya Mouessé.
[...]
J'ai toujours senti beaucoup de musique en moi ; chaque fois que je chantais
ou que je sifflais, il en sortait quelque chose de nouveau. J'ai toujours
su improviser une musique, toujours...
[1] La feuille
de papayer a un pétiole creux et très long. On coupe le pétiole,
on fait des trous, on souffle dedans, et on joue...
Sommaire des interviews :
"Un Poète a le droit de réfléchir" :
interview in La Croix, 19-20 avril 1998.
Francis
Bebey - Dossier in Parole et
musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs
d'enfance "
"Echos
d'un temps englouti"
"Débuts
d'une passion"
"De
la guitare à la chanson"
"Au
carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."