© COPYRIGHT - Association Francis Bebey - Septembre 2005 - Tous droits de reproduction, d'utilisation et de diffusion réservés.

Paroles et sons
Galerie photo
Etudes et articles
Liens

"Echos d'un temps englouti"

Extrait du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981


Quel souvenir conserves-tu de la colonisation ?

FB : Un très mauvais souvenir. Je me souviens d'en avoir entendu parler pendant des années par les adultes qui étaient autour de moi, des adultes qui étaient fonctionnaires dans des bureaux de l'Administration, ou bien commis, ou aide-magasiniers, aide-ceci ou aide-cela dans une boutique appartenant à un Libanais ou à un Syrien... Tous ces gens-là parlaient de la colonisation, du moins des Blancs, d'une façon qui me faisait toujours frémir. Parce qu'à ce moment-là, ils avaient beau être habillés à l'européenne, et bien habillés la plupart du temps, ça ne les empêchait pas de recevoir un coup de pied au derrière quand le patron n'était pas content, ou d'être mis à pied pendant dix jours quand ils avaient osé être en retard d'une demi-heure au bureau...
La colonisation était très présente aussi en dehors de la ville. Je me souviens de la façon dont nous traitaient nos maîtres d'école ou directeurs de ceci ou cela, et ce n'était pas toujours avec beaucoup d'humanité, il y avait même beaucoup de mépris... Il y avait à Yaoundé une école dite urbaine qui ne recevait que des petits Blancs, c'était une sorte de cours secondaire et là-dedans n'entrait aucun Noir. Il y avait des tas de choses comme ça ; la ségrégation allait jusqu'à faire une petite cité qui s'appelait "cité enfantine" qui, elle, ne recevait que de petits métis !
Mais le souvenir le plus terrible que j'ai gardé et qui m'a causé beaucoup de mal jusqu'à ces dernières années encore, c'est celui d'un soir où l'un de nos directeurs d'école était en colère parce que nous avions fait trop de bruit et que ça l'avait dérangé. Il est venu dans notre classe de l'internat du collège technique de Douala qu'on appelait "L'Ecole professionnelle", c'était pendant l'étude, il nous a dit de nous lever et nous nous sommes levés, il nous a dit de nous mettre dans les allées et nous nous sommes mis dans les allées, entre les bancs, il nous a dit : "Maintenant, marchez à quatre pattes" et nous avons marché à quatre pattes, et alors il nous a dit : "Voilà ce que vous êtes !"
Ça, c'est une chose que je n'oublierai jamais. C'est une chose qui m'a fait beaucoup de mal, et pendant très longtemps j'ai mis tous les Français avec ce... ce pauvre type qui était un imbécile, en fin de compte ; mais ça m'a fait beaucoup de tort, parce que j'ai eu énormément de mal à me débarrasser du racisme.
Maintenant, je l'ai vaincu, alors je n'en parle plus (rire), mais...

A l'école, vous enseignait-on réellement que vos ancêtres étaient les Gaulois ?

FB : Ah oui ! C'était vraiment "Nos ancêtres les Gaulois" ! [...] Ce que les Européens ne savaient pas à ce moment-là, c'est que nous nous rendions bien compte de leur propre bêtise, nous savions bien que nous n'étions pas des Français, que nous n'étions pas des Blancs et que nous ne le deviendrions jamais. Mais quand nous chantions les louanges de la France, parce qu'ils nous l'avaient appris, ils étaient heureux et ils disaient à tout le monde : "Ces gens-là nous adorent, ils nous aiment beaucoup, ils chantent la France comme nous-mêmes !" Alors qu'on le faisait pour leur obéir, c'est tout ! C'était quand même grotesque...

C'était ce qu'on appelait une politique "d'assimilation" ?

FB : Oui, la France voulait faire de nous des hommes "assimilés", c'était une politique très poussée, depuis le plus jeune âge... D'ailleurs, qu'est-ce que j'appelle le plus jeune âge ? Dix ans, douze ans. Parce que l'administration coloniale avait décidé que les enfants africains de moins de dix-douze ans n'avaient pas encore le cerveau formé pour apprendre les choses "très difficiles" que l'école française, l'école des Blancs, avait à nous apprendre ! On n'entrait pas à l'école avant l'âge de dix-douze ans.

Y avait-il néanmoins, pour certains d'entre vous, l'espoir et la possibilité d'aller jusqu'à l'Université ?

FB : Arrivés au moment de l'Université ou de la préparation des grandes écoles, on nous disait presque toujours que la limite d'âge était dépassée. C'est arrivé à beaucoup d'Africains... Et même quand on avait triché - mes parents, par exemple, avaient triché, ils avaient dit que j'avais douze ans quand je devais en avoir huit ou neuf -, on arrivait à l'Université bien après nos camarades français, bien sûr...

Parmi tous les professeurs que tu as eus, il ne s'en est jamais présenté un qui vous ait dit que vous aviez votre propre culture et qu'il faudrait essayer de la sauvegarder ?

FB : Oh que non ! Non, non, nous n'avions pas de culture ! [...] Pendant des décennies, la colonisation avait pour mission de nous dire, de nous faire croire que nous ne possédions rien : notre maison était complètement vide, et la France, l'Europe, les Européens venaient la remplir avec leur culture. Mais il faut avouer qu'il y a eu une certaine évolution, surtout après la guerre de 39-45. J'ai l'impression que les Français ont compris à ce moment-là que des Africains les avaient quand même aidés dans la mesure de leurs moyens à vaincre l'ennemi, et ils ont un tout petit peu assoupli le système colonial.
On a commencé à ouvrir des collèges là où on s'arrêtait à l'école primaire... On a ouvert un collège à Yaoundé, qui est devenu un lycée par la suite. Alors on a assisté à une chose absolument extraordinaire, c'est que des enfants du Cameroun allaient passer le baccalauréat ! Ce qui était inconcevable auparavant...
Mais il a quand même fallu attendre l'année 1957, par là, pour qu'ait lieu le premier examen du baccalauréat au Cameroun, c'est-à-dire très peu de temps seulement avant l'indépendance (1960).

Sommaire des interviews :

"Un Poète a le droit de réfléchir"
: interview in La Croix, 19-20 avril 1998.

Francis Bebey - Dossier in Parole et musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs d'enfance "
"Echos d'un temps englouti"
"Débuts d'une passion"
"De la guitare à la chanson"
"Au carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."

La revue de presse

Autour de Francis Bebey