Extrait
du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981
Quel souvenir conserves-tu
de la colonisation ?
FB : Un très mauvais souvenir. Je me souviens d'en avoir entendu
parler pendant des années par les adultes qui étaient autour
de moi, des adultes qui étaient fonctionnaires dans des bureaux de
l'Administration, ou bien commis, ou aide-magasiniers, aide-ceci ou aide-cela
dans une boutique appartenant à un Libanais ou à un Syrien...
Tous ces gens-là parlaient de la colonisation, du moins des Blancs,
d'une façon qui me faisait toujours frémir. Parce qu'à
ce moment-là, ils avaient beau être habillés à
l'européenne, et bien habillés la plupart du temps, ça
ne les empêchait pas de recevoir un coup de pied au derrière
quand le patron n'était pas content, ou d'être mis à
pied pendant dix jours quand ils avaient osé être en retard
d'une demi-heure au bureau...
La colonisation était très présente aussi en dehors
de la ville. Je me souviens de la façon dont nous traitaient nos
maîtres d'école ou directeurs de ceci ou cela, et ce n'était
pas toujours avec beaucoup d'humanité, il y avait même beaucoup
de mépris... Il y avait à Yaoundé une école
dite urbaine qui ne recevait que des petits Blancs, c'était une sorte
de cours secondaire et là-dedans n'entrait aucun Noir. Il y avait
des tas de choses comme ça ; la ségrégation allait
jusqu'à faire une petite cité qui s'appelait "cité
enfantine" qui, elle, ne recevait que de petits métis !
Mais le souvenir le plus terrible que j'ai gardé et qui m'a causé
beaucoup de mal jusqu'à ces dernières années encore,
c'est celui d'un soir où l'un de nos directeurs d'école était
en colère parce que nous avions fait trop de bruit et que ça
l'avait dérangé. Il est venu dans notre classe de l'internat
du collège technique de Douala qu'on appelait "L'Ecole professionnelle",
c'était pendant l'étude, il nous a dit de nous lever et nous
nous sommes levés, il nous a dit de nous mettre dans les allées
et nous nous sommes mis dans les allées, entre les bancs, il nous
a dit : "Maintenant, marchez à quatre pattes" et nous avons
marché à quatre pattes, et alors il nous a dit : "Voilà
ce que vous êtes !"
Ça, c'est une chose que je n'oublierai jamais. C'est une chose qui
m'a fait beaucoup de mal, et pendant très longtemps j'ai mis tous
les Français avec ce... ce pauvre type qui était un imbécile,
en fin de compte ; mais ça m'a fait beaucoup de tort, parce que j'ai
eu énormément de mal à me débarrasser du racisme.
Maintenant, je l'ai vaincu, alors je n'en parle plus (rire), mais...
A l'école,
vous enseignait-on réellement que vos ancêtres étaient
les Gaulois ?
FB : Ah oui ! C'était vraiment "Nos ancêtres les Gaulois"
! [...] Ce que les Européens ne savaient pas à ce moment-là,
c'est que nous nous rendions bien compte de leur propre bêtise, nous
savions bien que nous n'étions pas des Français, que nous
n'étions pas des Blancs et que nous ne le deviendrions jamais. Mais
quand nous chantions les louanges de la France, parce qu'ils nous l'avaient
appris, ils étaient heureux et ils disaient à tout le monde
: "Ces gens-là nous adorent, ils nous aiment beaucoup, ils chantent
la France comme nous-mêmes !" Alors qu'on le faisait pour leur
obéir, c'est tout ! C'était quand même grotesque...
C'était
ce qu'on appelait une politique "d'assimilation" ?
FB : Oui, la France voulait faire de nous des hommes "assimilés",
c'était une politique très poussée, depuis le plus
jeune âge... D'ailleurs, qu'est-ce que j'appelle le plus jeune âge
? Dix ans, douze ans. Parce que l'administration coloniale avait décidé
que les enfants africains de moins de dix-douze ans n'avaient pas encore
le cerveau formé pour apprendre les choses "très difficiles"
que l'école française, l'école des Blancs, avait à
nous apprendre ! On n'entrait pas à l'école avant l'âge
de dix-douze ans.
Y avait-il
néanmoins, pour certains d'entre vous, l'espoir et la possibilité
d'aller jusqu'à l'Université ?
FB : Arrivés au moment de l'Université ou de la préparation
des grandes écoles, on nous disait presque toujours que la limite
d'âge était dépassée. C'est arrivé à
beaucoup d'Africains... Et même quand on avait triché - mes
parents, par exemple, avaient triché, ils avaient dit que j'avais
douze ans quand je devais en avoir huit ou neuf -, on arrivait à
l'Université bien après nos camarades français, bien
sûr...
Parmi
tous les professeurs que tu as eus, il ne s'en est jamais présenté
un qui vous ait dit que vous aviez votre propre culture et qu'il faudrait
essayer de la sauvegarder ?
FB : Oh que non ! Non, non, nous n'avions pas de culture ! [...] Pendant
des décennies, la colonisation avait pour mission de nous dire, de
nous faire croire que nous ne possédions rien : notre maison était
complètement vide, et la France, l'Europe, les Européens venaient
la remplir avec leur culture. Mais il faut avouer qu'il y a eu une certaine
évolution, surtout après la guerre de 39-45. J'ai l'impression
que les Français ont compris à ce moment-là que des
Africains les avaient quand même aidés dans la mesure de leurs
moyens à vaincre l'ennemi, et ils ont un tout petit peu assoupli
le système colonial.
On a commencé à ouvrir des collèges là où
on s'arrêtait à l'école primaire... On a ouvert un collège
à Yaoundé, qui est devenu un lycée par la suite. Alors
on a assisté à une chose absolument extraordinaire, c'est
que des enfants du Cameroun allaient passer le baccalauréat ! Ce
qui était inconcevable auparavant...
Mais il a quand même fallu attendre l'année 1957, par là,
pour qu'ait lieu le premier examen du baccalauréat au Cameroun, c'est-à-dire
très peu de temps seulement avant l'indépendance (1960).
Sommaire
des interviews :
"Un Poète a le droit de réfléchir" :
interview in La Croix, 19-20 avril 1998.
Francis
Bebey - Dossier in Parole et
musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs
d'enfance "
"Echos
d'un temps englouti"
"Débuts
d'une passion"
"De
la guitare à la chanson"
"Au
carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."