Extrait
du dossier réalisé par Fred Hidalgo
Parole et Musique, Le Mensuel de la chanson vivante
n° 15, décembre 1981
"Je suis né
dans une famille très nombreuse et très pauvre. L'aîné
de la famille devait avoir vingt ou vingt-cinq ans quand je suis venu au
monde. Mon père était pasteur protestant... et je n'ai jamais
su comment il gagnait sa vie !
L'une des choses qui m'a le plus marqué dans ma petite enfance, c'est
que j'ai eu très faim. J'étais un de ces petits enfants africains
avec un ventre énorme, la malnutrition était quasi générale.
J'ai eu très faim jusqu'à... je ne sais quel âge, car
il n'y avait pas encore d'état-civil et je n'ai jamais eu de notion
très précise de l'âge. [...]
J'ai commencé à voyager très tôt. A pied, bien
sûr, et autour du village. J'ai d'abord quitté le village de
mes parents pour aller dans celui de ma grand-mère qui était
à deux kilomètres environ, c'était déjà
un bon voyage pour moi. Et puis, un beau matin, je suis parti du village
de ma grand-mère pour aller à la ville chez ma tante, et là,
c'était un vrai voyage ! Il y avait facilement cinq kilomètres...
Je me souviens de ce matin ensoleillé, le sable des chemins - parce
qu'il n'y avait pas encore de rues goudronnées - était tout
frais, il avait plu la veille et moi, j'avais les pieds nus, comme tous
les enfants de chez moi...
A mon passage, les gens disaient : " Où va donc ce tout petit
bonhomme - je devais avoir cinq ou six ans - il est tout seul sur la route,
il pourrait se faire écraser par une voiture. " Mais non, je
savais très bien éviter les voitures. En fait, j'étais
parti parce que ma mère était très malade : on l'avait
amenée à l'hôpital et je savais que de chez ma tante
je pourrais aller éventuellement voir ma mère à l'hôpital.
J'avais un pressentiment et je me disais qu'elle n'en sortirait peut-être
pas vivante.
Il faut dire que les soins à l'hôpital n'étaient pas
la règle générale chez nous. Jusqu'alors j'avais vu
des féticheurs arriver, organiser des danses et guérir les
malades avec la musique et la danse. L'une de mes soeurs aînées
avait été guérie comme ça, sous mes yeux. Et
voir que ma mère allait à l'hôpital, c'était
quelque chose de terrible ; quand j'y suis allé, avec ma tante et
un de mes frères, ça m'a fait une impression terrible. L'hôpital
était silencieux, calme, trop calme, il n'y avait pas de musique,
pas de danse, et, là, j'ai pensé que ma mère n'en sortirait
jamais vivante... Deux ou trois jours après, effectivement, elle
sortait, mais morte.
Du coup, j'ai détesté les hôpitaux comme tu ne peux
pas l'imaginer et j'ai refusé pendant très longtemps de mettre
les pieds à l'hôpital. Pourtant l'un de mes frères aînés,
qui était devenu une espèce de médecin africain à
ce moment-là, était responsable d'un hôpital de brousse,
et c'est chez lui que je suis parti alors. C'était dans l'arrière-pays,
à Eséka, mon frère était quelqu'un de très
important et il habitait derrière l'hôpital. J'avoue que j'ai
passé deux ou trois ans à cet endroit à n'être
jamais tranquille, parce que l'hôpital était à côté.."
Sommaire
des interviews :
"Un Poète a le droit de réfléchir" :
interview in La Croix, 19-20 avril 1998.
Francis
Bebey - Dossier in Parole et
musique (n°15, décembre 1981) :
"Souvenirs
d'enfance "
"Echos
d'un temps englouti"
"Débuts
d'une passion"
"De
la guitare à la chanson"
"Au
carrefour des cultures, l'illustre méconnu..."